Avant le déclenchement des hostilités par les combattants du Mouvement du 23 Mars au Nord-Kivu en fin 2022, la ville de Goma connaissait une croissance économique sans précédent. Cette prospérité était en grande partie liée aux échanges commerciaux avec les pays de l’Afrique orientale via la frontière Goma (RDC)-Gisenyi (Rwanda).
Le commerce régional permettait aux commerçants congolais de faire circuler divers produits alimentaires et manufacturés notamment les bananes plantain, manioc, maïs, haricots, poisson fumé ou séché, huile de palme, chaussures fabriquées localement, meubles simples ou objets en bois faits main, favorisant ainsi une économie locale florissante.
L’aéroport international de Goma constituait un pôle stratégique dans la chaîne d’approvisionnement, facilitant le transport de marchandises entre Goma, Kinshasa et d’autres grandes villes du pays, soutenant ainsi le commerce national. Cette connectivité permet aux commerçants locaux d’écouler plus facilement leurs produits sur les marchés, tout en recevant des marchandises provenant d’autres régions du pays. En parallèle, les marchés frontaliers comme celui de Kahembe situé en ville de Goma agissent comme des plateformes d’échange transfrontalier, en particulier avec la ville rwandaise de Gisenyi. Ces marchés favorisent les échanges directs entre les petits commerçants de deux pays, stimulant ainsi l’économie locale à travers la vente de produits agricoles, alimentaires et manufacturés.
Ainsi, l’aéroport assure la liaison nationale et l’extension vers les grands centres urbains congolais, tandis que les marchés frontaliers assurent les flux économiques régionaux et transfrontaliers. Ensemble, ils forment un réseau complémentaire qui soutient l’activité commerciale et l’intégration économique de Goma à plusieurs échelles.
Malgré un contexte économique et sécuritaire difficile, les échanges transfrontaliers entre Goma et Gisenyi continuent à jouer un rôle clé dans la résilience de la population. Ils garantissent un accès à une gamme variée des produits alimentaires tels la viande, les œufs, la tomate, l’oignon et bien d’autres denrées tout en permettant aux commerçants de maintenir une activité minimale malgré l’instabilité ambiante. Un commerce qui était particulièrement dynamique mais qui a été fragilisé par la recrudescence de la guerre en cours depuis 2021. Malgré une reprise timide des activités commerciales fin janvier 2025 notamment à la petite barrière, principal point de passage des petits commerçants, certains commerçants congolais ont vu leurs revenus chuter passant de 100.000 à 10.000 francs par jour.
Entre paralysie et survie
Ravagée par la guerre, l’économie de la ville touristique de Goma se trouve actuellement entre paralysie et survie. La ville, autrefois connue pour sa diversité culturelle et ses échanges commerciaux, souffre aujourd’hui de la destruction de ses infrastructures. La fermeture prolongée de l’aéroport international, principal point de liaison avec Kinshasa et d’autres grandes villes du pays, privent les commerçants de leur principale voie d’expédition. Cela bloque aussi une grande partie du commerce avec le Rwanda, car l’aéroport jouait un rôle important dans cette chaîne. Aujourd’hui, beaucoup de commerçants se battent simplement pour survivre.
Christian Bahati, propriétaire d’une charcuterie à proximité de l’aéroport et dont les produits étaient importés du Rwanda, est un exemple frappant de cette déchéance. Alors qu’il vendait jusqu’à 800 kilos de saucisses en deux jours, il peine désormais à écouler 10 kilos par semaine. Sur une dizaine d’établissements similaires se trouvant aux alentours de l’aéroport, seuls deux sont encore opérationnels. Les autres ont fermé leurs portes suite à cette situation.
« Pour le moment, on ne travaille plus comme avant. On travaillait par rapport aux commandes des clients, surtout ceux qui voyageaient vers Kinshasa et ailleurs. Aujourd’hui, on ne sait plus quoi faire. Pas de vol ou d’autres voies pour envoyer la marchandise en dehors de Goma. On avait une autre charcuterie à la grande barrière on l’a fermé suite à cette situation.» a-t-il indiqué.
Une désolation réitérée par Diane Bisimwa, vendeuse des saucisses et fromages au centre-ville de Goma. Alors qu’elle écoulait jusqu’à 500 pièces des fromages par jour, elle peine désormais à écouler 100 pièces la semaine. Selon elle, la guerre qui sévit à l’Est de la RDC impacte négativement sur son commerce. Un fromage qui se vendait entre 3.8 et 4 dollars américains se discute actuellement à 8000 Francs congolais (FC) soit une valeur de 2.6 dollars au taux du jour (3000FC).
Petits commerçants, grands obstacles : le quotidien à la douane et au marché Kahembe
A la Grande tout comme à la Petite Barrière, les échanges commerciaux sont en baisse bien que les heures pour traverser eussent été prolongées entre les villes de Goma et Gisenyi. La frontière est fermée à 22h au niveau de la Grande barrière et 18 heures locales à la Petite barrière pendant qu’elles étaient toutes fermées à 15h00. Une initiative qui facilite les échanges en biens et capitaux pour ces deux villes avec la facilité aussi de traverser la frontière sans beaucoup d’exigence. Avec un simple document d’autorisation de passage temporaire utilisé pour circuler sans présenter de passeport ou de visa, communément appelée « jeton », les femmes vendeuses traversent de part et d’autres de la frontière pour leurs activités économiques.
Au marché de Kahembe, les vendeuses de produits alimentaires importés du Rwanda font face à une double contrainte : une diminution drastique de la clientèle et une augmentation des taxes de 500 francs par semaine à près de 3000 francs par semaine.
Déborah Mubake, commerçante transfrontalière vendeuse des tomates et des choux importés du Rwanda, regrette l’absence de régulation équitable. Notre source évoque aussi des difficultés de dédouanement de la marchandise actuellement par rapport au temps passé. Elle révèle que la crise financière s’est empirée avec les hostilités qui ont atteint la ville de Goma. « Par exemple, pour dédouaner une moto tricycle avec des tomates, il faut payer 30.000 francs congolais. A cela s’ajoute aussi la taxe de la Direction générale des recettes du Nord-Kivu (DGRNK) de 20.000 Francs congolais et une taxe de la mairie de 10.000fc, ce qu’on ne payait pas. Avant la guerre, on n’amenait pas les tomates sur la moto ; on a commencé à le faire aujourd’hui parce qu’au niveau de la RDC pour dédouaner un véhicule de marque fuso contenant des tomates c’est plus couteux. On nous imposait seulement le péage route de 15 dollars américains mais aujourd’hui c’est 60 dollars, c’est pourquoi on a opté pour des motos » a-t-elle indiquée.
La pénurie de la bière congolaise ; un pari gagné pour les boissons venues du Rwanda
Des répercussions économiques importantes sont également observées, notamment sur le marché local des boissons alcoolisées. La rupture d’approvisionnement en bières congolaises, particulièrement celles produites par la BRALIMA et la BRASIMBA, a provoqué une flambée des prix en raison de la rareté de ces produits sur le marché. Cette pénurie a aussi laissé de la place à des bières importées des pays voisins, notamment du Rwanda et de l’Ouganda, qui se retrouvent désormais en abondance et à un coût nettement inférieur.
Dans plusieurs buvettes de la commune de Karisimbi, une bière d’origine rwandaise se vend actuellement entre 3 500 et 4 000 francs congolais, contre 8 000 à 10 000 francs pour une bière produite par la BRALIMA et la BRASIMBA . Antoine Mbusa, gérant d’un bistro local, déplore cette situation. « Le commerce des bières produite par BRALIMA et BRASIMBA devient un véritable calvaire. Faute de stock, certains clients se tournent vers les boissons rwandaises, plus accessibles et moins chères » a –t-il révélé.
Notre source précise également que cette situation s’aggrave avec les contraintes imposées par l’insécurité ambiante et les nouvelles restrictions des autorités qui occupent la ville depuis fin janvier dernier interdisant la vente de boissons alcoolisées avant 13h, heure de Goma.
« Il nous est devenu difficile d’écouler deux caisses de bière par jour, alors qu’avant, nous en vendions jusqu’à dix. On ne sait plus comment payer nos travailleurs, avant la guerre, la BRALIMA nous offrait une ristourne de deux caisses une fois qu’on réussissait à écouler 20 caisses. Actuellement ça n’existe plus. Il y a aussi l’insécurité qui nous oblige à fermer à 19h voire 18h. Pour nous, commerçants, c’est un manque à gagner » se désole Antoine Mbusa.
Par ailleurs, en parlant de l’impact de la guerre sur les activités économiques, des sources proches de la BRALIMA estiment qu’environ 30 à 50 % des employés de cette firme sont forcés d’aller au chômage technique. A cela s’ajoutent ceux qui sont dans la sous-traitance qui, eux aussi sont touchés à la suite de l’interruption des activités dans la plupart de grandes entreprises.
Voici la vidéo qui illustre le commerce transfrontalier
La rédaction